Crise migratoire, Ukraine : conférence de presse conjointe de Jean-Marc Ayrault et son homologue allemand [de]

Conférence de presse conjointe de M. Jean-Marc Ayrault, Ministre des Affaires étrangères et du développement international,et de M. Frank-Walter Steinmeier, ministre fédéral des Affaires étrangères

(Berlin, lundi 22 février 2016)

[Déclaration liminaire de F.-W. Steinmeier]

Le Ministre : Danke, Frank ! Lieber Frank, meine Damen und Herren, zuerst einmal freue ich mich außerordentlich, Sie hier zusammen mit meinem Amtskollege Frank-Walter Steinmeier begrüßen zu dürfen. Mit Frank-Walter verbindet mich eine tiefe und vertrauensvolle Freundschaft und es ist auch immer eine Freude, hier in Deutschland zu sein, ein Land, das ich gut kenne. Wie Sie wissen, es ist eine Art Tradition, dass die erste Reise eines neu ernannten Außenministers Frankreichs oder Deutschlands in das jeweilige Partnerland führt. Traditionen sind mir wichtig und diesmal gehen wir sogar über die Traditionen hinaus, da wir heute eine gemeinsame Reise nach Kiew, kurz nach meinem Amtsantritt unternehmen. Diese Reise ist dringend. Und sie ist sehr wichtig. Denn sie zielt darauf, Lösungsansätze zu einer der schlimmsten Krisen zu finden, die die Europäische Union in ihrer Nachbarschaft zu bewältigen hat, nämlich dem Konflikt in der Ukraine. Ich setze auf Französisch fort.

Et Frank-Walter et moi, nous souhaitons aussi jusqu’à Kiev avoir une séance de travail. Et cette séance de travail de plusieurs heures nous allons la mettre à profit, parce que nous savons, nous, les Français et les Allemands que nous avons une tâche immense devant nous. Je sais le travail accompli par toi, Frank, et aussi, mon prédécesseur, Laurent Fabius, ce travail j’entends le poursuivre, l’approfondir, l’amplifier autant que possible. Et nous savons tous que l’Europe est confrontée à une situation extraordinairement difficile. L’afflux massif des réfugiés, les menaces sécuritaires, les conflits de voisinages immédiats de l’Europe et beaucoup doutent de la capacité de l’Union Européenne à agir, à faire face à ces défis historiques. Et j’ai pour ma part la conviction que les réponses doivent être européennes. Il n’y a pas de solution dans le repli national. Ce serait à la fois une erreur et une faute. Et j’ai encore pour conviction – mais tu l’as dit, tu l’as rappelé – que l’Allemagne et la France ont une responsabilité particulière en Europe. Et le hasard du calendrier, nous sommes aujourd’hui le 22 février, nous rappelle qu’il y a 100 ans exactement était un jour terrible pour l’Europe et l’Allemagne et la France, c’était le jour du début de la bataille de Verdun. Pendant dix mois, nos pères se sont affrontés dans l’une des plus affreuses batailles de l’histoire universelle. Plus de 300 000 morts, Français et Allemands, plus de 400 000 blessés. Et ce martyre de Verdun nous oblige. La commémoration ne doit pas être un moment de recueillement vite oublié. Elle doit être, au contraire, la source de notre énergie pour agir, inlassablement. Car c’est notre histoire commune, c’est le sens particulier de la relation entre nos pays qui est là, qui joue un rôle essentiel.

Je sais parfois les doutes qui existent dans les esprits – en Allemagne mais aussi en France - sur la relation franco-allemande. Ces doutes sont probablement inhérents à la vie de nos pays. Et il y a, dans les couples, des hauts et des bas ! Mais je sais aussi l’importance de la relation franco-allemande en Europe. Bien sûr, elle est souvent critiquée, j’allais dire qu’elle est le plus souvent critiquée : quand elle ne fonctionne pas, on dit que le moteur franco-allemand est en panne. Mais quand elle est au beau fixe, on est prompt à dénoncer le directoire franco-allemand.

La vérité, je crois est différente. Nos pays sont très proches et à la fois différents. Leurs relations sont très variées, très profondes. La force de la relation franco-allemande est de, toujours, rechercher la solution. Parce que nous devons agir de manière complémentaire. Parce que nos différences deviennent une force lorsque nous en décidons ainsi.

C’est d’abord une question de conviction. Les miennes sont fortes. Mais c’est aussi une question de méthode de travail : face aux crises, il faut faire preuve de volonté et d’imagination.

Je pense en particulier à l’afflux massif des réfugiés, face auquel l’Allemagne et le peuple allemand agissent avec un courage qui force le respect. Aujourd’hui, nous devons faire face ensemble à cette situation. Nous avons, je crois, les mêmes objectifs : améliorer le contrôle des flux de réfugiés – pour cela, il faut reprendre le contrôle des frontières extérieures de l’Union européenne – stopper les arrivées de migrants irréguliers qui sont exploités par des organisations criminelles.

Nous avons pris des décisions au niveau de l’Europe. Maintenant il s’agit de les mettre en œuvre concrètement. Le Conseil de jeudi et vendredi l’a répété.
La France entend agir avec détermination dans ce sens, en lien avec l’Allemagne et ses principaux partenaires concernés.

Frank-Walter Steinmeier a évoqué la guerre en Syrie. Nous partageons la même analyse de la situation. Nous agissons conformément aux mêmes principes : arrêt des bombardements, accès humanitaire, reprise du processus politique. L’urgence, c’est que les bombardements cessent pour permettre l’accès humanitaire et la reprise du processus politique. La communauté internationale doit mettre la pression sur le régime syrien ainsi que ses soutiens, à commencer par la Russie, pour obtenir une amélioration radicale de la situation sur le terrain.

L’action conjointe de la France et de l’Allemagne a permis, au cours de l’année écoulée, d’œuvrer à la définition d’une solution politique au conflit en Ukraine et à la mise en œuvre des accords de Minsk. La tâche n’est pas aisée, nous le savons, nous allons voir sur place. Les résultats tardent à venir. Mais nous devons persévérer. Nous soutiendrons l’Ukraine. Nous soutiendrons la mise en œuvre des réformes en Ukraine. Nous continuerons également à demander la mise en œuvre des accords de Minsk, de tous les accords de Minsk. C’est le message que nous allons passer ensemble à Kiev à compter de ce soir. Merci de votre attention. Merci.

Question : Vous avez évoqué les accords de Minsk. Nous sommes un an après ces accords. Quel bilan en tirez-vous ? Qui est responsable du retard dans leur application et est-ce qu’il faut commencer à réfléchir, avec la Russie, à une levée des sanctions ?

Les sanctions sont liées au respect des accords de Minsk et donc nous allons sur place pour rappeler la nécessité de les respecter. Et tous les accords de Minsk comme je viens de l’indiquer, notamment assurer, en particulier dans le Donbass, la sécurité et veiller à tout ce que tous les engagements qui ont été pris soient tenus. Il y’en a encore à tenir. Nous aurons beaucoup d’échanges, notamment avec les responsables de l’OSCE pour vérifier ce point essentiel. Quant à la part que doit faire l’Ukraine, notamment ses réformes institutionnelles, le programme de décentralisation avec la prise en compte de la situation particulière du Donbass, c’est nécessaire qu’elle soit engagée, tout comme le reste des réformes, réformes pour mettre en place un Etat de droit –avec toutes les transparences nécessaires : la justice, la police, mais aussi, bien entendu, toutes les règles en matière économique, la lutte contre la corruption. Nous arrivons à Kiev dans un contexte où il y a une crise politique et Frank-Walter vient de l’évoquer il y a un instant, mais nous venons pour aider, non pas pour décider à la place des Ukrainiens qui ont un parlement qui a été élu et qui est démocratique, mais pour aider. Et nous voulons aider pour que les questions que vous évoquez soient résolues. C’est pourquoi ce voyage était nécessaire. Ce sera une étape, une étape indispensable au format Normandie qui va se réunir dans le cadre ministériel le 3 mars à Paris.

[Réponse de Frank-Walter Steinmeier]

Question : Quels moyens avez-vous pour faire pression sur le gouvernement de Kiev, qui a de grandes difficultés, notamment financières ? Mme Lagarde bloque les moyens du FMI. Par ailleurs, sur le projet Nord Stream 2, est-ce un problème vis-à-vis de l’Ukraine et si c’est le cas, comment le compenser ?

[Réponse de Frank-Walter Steinmeier]

Le Ministre : Juste pour compléter la réponse à la question à la première partie : je crois en effet que les Ukrainiens sont face à des difficultés économiques importantes et que nous sommes à un moment crucial. C’est un travail de conviction qui sera le nôtre auprès de tous les partenaires que nous allons rencontrer et nous allons rencontrer tout le monde. Plus les réformes seront engagées rapidement et dans de bonnes conditions, plus la confiance sera au rendez-vous et la confiance est nécessaire, en particulier du côté des bailleurs de fonds et elle l’est aussi du côté du FMI. Donc il y a urgence, pour l’Ukraine et bien sûr pour tout le monde, mais je crois que ce que nous allons tenter de faire, c’est de convaincre que les Ukrainiens tiennent entre leurs mains la solution.

Question : Qui, selon vous, est responsable de la crise en Ukraine de la semaine dernière ? Qu’est-ce qui va caractériser la diplomatie Ayrault par rapport à la diplomatie Fabius ?

[Réponse de Frank-Walter Steinmeier]

Le Ministre : Voilà, donc, ça, c’est la réponse que je peux partager avec Frank pour la première partie de votre question. Sur la deuxième : je pense qu’en politique étrangère française, il y a une certaine constance et une durée qui fait d’ailleurs sa force, mais après il y a le style, la personnalité, les circonstances. Mais j’ai eu au moment de ma passation de pouvoirs l’occasion de rendre hommage à l’action de Laurent Fabius. J’ai en particulier eu l’occasion de saluer l’accord de Paris, la COP21. Il s’agit maintenant de réussir avec la signature et les rencontres de Bonn. Il y a un immense travail à faire, et ça sera la mission de Ségolène Royal. En ce qui me concerne, vous connaissez mes convictions. Nous avons à faire face à des crises partout, sécuritaires - on a parlé de la Syrie, de la Libye, la lutte contre le terrorisme, l’afflux des réfugiés – c’est une priorité. Chacun connait mes convictions européennes, l’attachement que j’ai à la relation franco-allemande comme un des moteurs de cette construction. Ma priorité est d’y contribuer. J’y consacrerai beaucoup de temps comme l’a souhaité aussi le Président de la République, François Hollande, parce que nous sommes à un moment critique, à la fois ce que nous vivons, les circonstances, l’avenir de l’Union européenne elle-même après de la décision du sommet de Bruxelles. Donc, nous devons travailler ensemble, nous allons en discuter avec Frank-Walter, nous allons mettre à profit ce moment pour voir les initiatives que nous pourrions prendre, mais en tout cas, je crois, je l’ai dit, je le répète, l’Europe doit faire mouvement. Et elle est attendue. Et donc c’est notre responsabilité de répondre concrètement par des propositions que nous essaierons dans la mesure du possible de faire ensemble tout en faisant face à l’urgence. Donc, c’est ma conviction et j’y consacrerai beaucoup d’énergie.

Question : Une question pour le ministre français : vous avez dit que l’Europe doit faire mouvement, mais la France va-t-elle faire mouvement sur la question des contingents dans la perspective du sommet de mars avec la Turquie ? Le mot de Manuel Valls est-il le dernier mot de la France ? Une question pour M. Steinmeier : est-ce que les paroles de Manuel Valls affectent la relation franco-allemande ?

Le Ministre : Ecoutez, je crois que ce qui est important c’est que entre l’Allemagne et la France il y ait en permanence une relation de confiance et de respect mutuels. Et donc non pas pour aller sur des sujets secondaires, mais aller toujours à l’essentiel. Là, nous savons qu’il y a cette crise des réfugiés qui touche l’Allemagne plus que d’autres pays encore. Donc nous devons nous aider mutuellement et nous devons trouver les solutions à l’échelle européenne, tout en gardant nos principes. Et donc la question n’est pas d’inventer des solutions nouvelles, c’est surtout de mettre en œuvre celles qui ont été décidées. Des décisions très importantes ont été prises sur proposition de la Commission. Elles tardent à être mises en œuvre. Je pense aux hotspots, je pense au contrôle des frontières Schengen, et il faut aider les pays qui sont le plus en difficulté. Je pense à la Grèce. Il ne sert à rien de bâtir des murs, l’histoire a montré que les murs n’étaient pas des solutions. Donc, ce travail, nous devons le poursuivre en commun et voir les initiatives que nous pouvons prendre pour accélérer la mise en œuvre qui sera la marque de la confiance et qui permettra d’obtenir les résultats. Comme nous devons également réaffirmer devant nos opinions publiques qu’il y a l’urgence des réfugiés qui fuient la guerre, pour simplement vivre ou survivre. Puis après il y a la question migratoire générale, notamment la migration économique venant de pays sûrs qu’il faut distinguer devant nos opinions publiques – et assumer cette différence. Et puis ensuite, vous avez évoqué la relation avec la Turquie. Elle est essentielle. Alors, évidemment, il y a aussi la question de la guerre en Syrie qui a un impact dans cette région. C’est une guerre qui concerne l’Europe, toute l’Europe, mais au-delà de ça, je crois que l’initiative qui consiste à parler avec la Turquie, à aider la Turquie, à trouver des solutions avec la Turquie sur la question des réfugiés est essentielle. Elle est essentielle pour l’Allemagne, mais elle est essentielle aussi pour toute l’Europe. Et donc, préparons, réussissons cette rencontre avec les Turcs, dans le cadre européen, avec des réponses concrètes, des moyens concrets pour que là aussi, il y ait sur le terrain quelque chose qui soit visible et qu’on améliore la situation par rapport à l’afflux constant des réfugiés qui arrivent. Et je pense que ça, c’est une question prioritaire.

[Réponse de Frank-Walter Steinmeier]./.

Dernière modification : 03/05/2016

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