Discours d’Alain Juppé devant la commission des affaires étrangères du Parlement Européen

DÉPLACEMENT À STRASBOURG
DISCOURS
DU MINISTRE D’ÉTAT,
MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
ET EUROPÉENNES,
ALAIN JUPPÉ,
DEVANT LA COMMISSION DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
DU PARLEMENT EUROPÉEN

(Strasbourg, 15 février 2012)

Monsieur le Président,

Mesdames, Messieurs les Députés,

Je suis très heureux de pouvoir m’exprimer devant vous aujourd’hui, ici, à Strasbourg, à la commission des Affaires étrangères du Parlement européen.

C’est d’abord pour moi l’occasion de marquer l’importance que j’accorde à votre institution : en tant que ministre des Affaires étrangères et européennes ; en tant qu’Européen convaincu de la nécessité d’aller vers toujours plus d’intégration ; mais aussi par fidélité, car j’ai moi-même été deux fois des vôtres, de juillet 1984 à mars 1986, puis de juillet à octobre 1989. Je mesure donc pleinement la lourde responsabilité de co-législateur qui vous revient depuis l’entrée en vigueur du Traité de Lisbonne.

Cette visite est également pour moi l’occasion de réaffirmer l’attachement profond de la France au siège du Parlement européen, fixé par les traités ici, à Strasbourg, dans cette capitale européenne symbole de réconciliation franco-allemande, de démocratie, de droits de l’Homme et de citoyenneté - un attachement qui se conjugue, vous le savez, avec un engagement continu de l’État et des collectivités locales pour renforcer l’accessibilité et l’attractivité de cette belle ville.

Vous connaissez ma conviction : aujourd’hui, la France a besoin de plus d’Europe.

L’Europe que nous voulons, c’est d’abord une Europe qui garde l’ambition des « solidarités de faits » chères aux pères fondateurs. Ces solidarités sont le fruit des politiques communes. Aujourd’hui, nous voulons les consolider, bien sûr à 27 si c’est possible, mais aussi au sein d’avant-gardes plus restreintes rassemblant les pays qui veulent effectuer un saut d’intégration supplémentaire, en particulier autour de la zone euro et de l’espace Schengen.

L’Europe que nous voulons, c’est aussi une Europe où élargissement va de pair avec approfondissement et où la valeur ajoutée de l’échelon européen se conjugue avec une proximité toujours plus grande avec les citoyens.

L’Europe que nous voulons, c’est enfin une Europe qui sait pouvoir puiser dans la réalité des nations qui la composent la force de projeter ses valeurs dans la mondialisation, en ayant à cœur de définir et de défendre ses intérêts propres, sans naïveté.

Pour la France, l’Europe doit donc aujourd’hui avancer dans trois directions.

La première, c’est l’approfondissement et l’intégration, pour surmonter la crise de la dette et retrouver le chemin de la croissance, de la compétitivité et de l’emploi.

Avec la crise, au-delà des enjeux purement économiques et financiers, une véritable prise de conscience s’est produite. Pour la première fois dans l’histoire de la construction européenne, malgré la paix et l’unité retrouvée du continent, malgré la construction de la zone euro et de l’espace Schengen, malgré toutes les politiques communes que nous avions pu mettre en place, nous avons compris que le processus européen pouvait ne pas être irréversible.

Cette dynamique de l’irréversibilité européenne, nous devons la retrouver. C’est tout le sens des deux traités intergouvernementaux qui ont été conclus avec le soutien de la France lors du Conseil européen du 30 janvier : le traité sur le mécanisme européen de stabilité (MES), qui préfigure un fonds monétaire européen et est appelé à entrer en vigueur le 1er juillet ; et le traité à 25 sur la stabilité, la coordination et la gouvernance dans l’union économique et monétaire, qui marque un nouveau saut d’intégration équilibré, avec un gouvernement économique de la zone euro, des règles de responsabilité budgétaire, des outils coordonnés pour la croissance, la convergence et la compétitivité, y compris par coopérations renforcées.

La crise n’est pas finie, certes. Mais l’Europe vient de se doter d’instruments solides pour y répondre. Et je voudrais souligner le chemin parcouru depuis le premier plan d’aide à la Grèce, en mai 2010, quand nous avions dû coordonner dans l’urgence des prêts bilatéraux. « Semestre européen », « pacte pour l’euro plus », « six pack » sur la gouvernance économique, traité MES, traité à 25 : c’est en renforçant ainsi notre intégration que nous susciterons un cadre propice au retour de la croissance et que nous pourrons à nouveau projeter une Europe forte dans la mondialisation. Et je sais que le Parlement européen ne manque pas d’idées, qu’il s’agisse de la taxe sur les transactions financières ou des eurobonds.

La deuxième direction dans laquelle l’Union européenne doit avancer, c’est la stabilisation de son grand voisinage méridional et continental.

Le « printemps arabe » nous l’a montré : nous avons eu tort de croire que la stabilité, la sécurité et la lutte contre le terrorisme justifiaient une certaine complaisance vis-à-vis de régimes qui faisaient fi des aspirations des peuples à la liberté et au respect des droits de l’Homme. Aujourd’hui, si nous savons que le chemin vers la démocratie sera long et exigeant, nous savons aussi que l’aspiration à la démocratie est universelle. C’est pourquoi, sans jamais transiger sur ses valeurs, l’Union européenne doit accompagner les transitions arabes avec tous les instruments dont elle dispose.

En Syrie, l’Union européenne a été la première à sanctionner Bachar al-Assad et les complices de ses crimes contre l’humanité, quand la Russie et la Chine continuent d’empêcher le Conseil de sécurité de s’exprimer. Gel d’avoirs, interdiction de visas, embargo pétrolier : nous avons pris sans tarder des mesures fortes. Aujourd’hui, nous travaillons à de nouvelles sanctions, plus dures encore, en vue du Conseil Affaires étrangères du 27 février. Bachar al-Assad tombera. Il devra rendre compte du massacre de son peuple. L’Union européenne est, aujourd’hui, unie pour soutenir l’initiative de la Ligue arabe et renforcer l’opposition syrienne. Aux côtés des 13 qui ont voté pour le projet de résolution bloqué par Moscou et Pékin, de tous nos alliés régionaux et bien sûr de la Turquie, j’appelle l’Union européenne à apporter tout son appui au groupe des amis du peuple syrien, dont le président de la République a lancé l’idée et dont la Ligue arabe a décidé qu’il se réunirait le 24 février à Tunis.

Dans le contexte du « printemps arabe », la France a soutenu la refondation, décidée en juin 2011, de la politique de voisinage de l’Union européenne, avec plus de moyens et une conditionnalité « intelligente », à la fois vigilante et incitative. L’Europe doit aujourd’hui accélérer la déclinaison concrète par pays de tous ses instruments, pour encourager la contagion des valeurs démocratiques, accompagner les transitions et aider au redémarrage économique, avec des partenariats équilibrés intégrant les spécificités de chacun.

Cela passe d’abord, pour les prochaines perspectives financières, par le maintien du ratio actuel de 2/3 des crédits accordés au voisinage Sud et 1/3 au Partenariat oriental. Cela passe aussi par l’appui de cette politique aux projets concrets de l’Union pour la Méditerranée, identifiés par son secrétariat à Barcelone : office méditerranéen de la jeunesse, soutien aux femmes, plan solaire méditerranéen, autoroute transmaghrébine, protection civile, dessalement à Gaza, etc. Cela passe enfin par la conclusion de statuts avancés - je pense notamment à la Tunisie -, et d’accords sectoriels - je pense à l’accord de libre échange Union européenne/Maroc sur les produits agricoles en faveur duquel je vous invite à voter demain.

S’agissant du voisinage continental de l’Union européenne, nous avons trois défis à relever.

Les Balkans, d’abord, auxquels, dès la Présidence française de 2000, nous avons accordé une perspective européenne. Après avoir réussi les négociations avec la Croatie, nous devons consolider le chemin européen de la région, encourager les réformes et rester vigilants sur l’État de droit et le crime organisé. La France estime que les progrès accomplis, avec le tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie et dans le dialogue avec le Kosovo, pourront conduire le Conseil du 28 février à accorder le statut de candidat à la Serbie. Cela permettra de faire progresser la normalisation avec le Kosovo, qui a aussi une vocation européenne.

Deuxième défi : le Partenariat oriental, qui est essentiel pour arrimer nos voisins aux valeurs européennes et pour consolider notre espace économique, pour autant que nous restions clairs sur sa finalité. Pour la France, il ne s’agit pas d’une antichambre vers l’adhésion. D’abord, parce que l’Union n’est pas en état d’offrir de telles perspectives, mais aussi parce que ces pays en sont loin, quand ils ne reculent pas (Ukraine, Biélorussie), avec par ailleurs des avancées qui restent limitées sur les conflits gelés (Géorgie, Transnistrie, Haut-Karabagh).

Troisième défi : la Turquie. La position française n’a pas changé : notre crise confirme que le projet politique que nous portons pour l’Union européenne ne survivrait pas à l’adhésion d’un pays d’un tel poids ; par ailleurs, la Turquie elle-même regarde aujourd’hui bien au-delà de l’Union. Mais au-delà de nos difficultés bilatérales, je l’ai dit à Ahmet Davutoglu, l’Union européenne doit renforcer son dialogue politique avec la Turquie. C’est pourquoi j’ai demandé à Catherine Ashton de l’inviter au Conseil Affaires étrangères, pour que nous puissions coordonner nos efforts sur la Syrie, mais aussi pour aborder l’Iran ou la transition en Afghanistan. Il est également de l’intérêt de l’Union européenne de progresser sur « l’agenda positif » avancé par la Commission, notamment sur les migrations, avec un dialogue sur les visas qui commencerait par des facilitations en contrepartie d’une signature de l’accord de réadmission Union européenne/Turquie.

La troisième direction dans laquelle l’Europe doit avancer, c’est son affirmation dans la mondialisation, vis-à-vis des grands émergents, mais aussi face aux menaces pour la paix et à la sécurité.

Cela passe d’abord par la défense décomplexée de nos valeurs démocratiques et humanistes. Je voudrais ici saluer le rôle considérable du prix Sakharov pour la liberté de l’esprit, que décerne chaque année le Parlement européen depuis 1988 : en décembre dernier, vous l’avez attribué à cinq acteurs du « printemps arabe ». J’ai salué ce choix, car je suis convaincu que l’Union européenne doit appuyer le mouvement vers la démocratie partout dans le monde, malgré ses soubresauts. C’est ce que nous avons fait en Côte d’Ivoire, en soutenant le vainqueur légitime Alassane Ouattara. C’est ce que nous faisons en sanctionnant le dictateur biélorusse Alexandre Loukachenko. C’est ce mouvement que je suis allé encourager en Birmanie. Et c’est l’attitude qui doit être celle l’Union européenne à l’approche d’élections, que ce soit au Sénégal, en Égypte ou en Russie.

Pour permettre à l’Union européenne de s’affirmer face aux crises, je n’ai cessé de plaider en faveur d’avancées concrètes pour la défense européenne, en particulier pour la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC). L’Union doit tirer toutes les conséquences de la réduction de ses budgets de défense en allant vers davantage de mutualisation. Face à des menaces de sécurité qui la visent au premier chef, elle ne peut pas se contenter d’un soft power.

L’intervention en Libye a montré les limites de la PSDC. Mais elle a aussi mis en lumière un réel leadership des Européens dans l’OTAN. Un an après l’initiative « Weimar », nous avons également obtenu de premiers résultats importants au Conseil en décembre dernier : la décision de lancer de nouvelles opérations de PSDC, au Sahel pour lutter contre Al Qaïda au Maghreb islamique, et dans la Corne de l’Afrique, pour renforcer les capacités régionales maritimes contre la piraterie, en appui de l’opération Atalante ; la décision d’engager une dizaine de projets de mutualisation de capacités de défense identifiés par l’Agence européenne de défense ; la décision d’activer le centre d’opérations de l’Union européenne pour les opérations de PSDC dans la Corne de l’Afrique. Nous souhaitons continuer à avancer, y compris vers une capacité permanente de planification et de conduite d’opérations de l’Union européenne, sur la base de l’excellent rapport de Catherine Ashton sur la PSDC de juillet dernier. Pour la France, la démarche bilatérale de mutualisation avec le Royaume-Uni, par le traité de Lancaster House, va de pair avec ce renforcement de la PSDC.

Parmi les menaces à la paix et à la sécurité, la crise nucléaire iranienne montre sans doute plus qu’aucune autre l’exigence d’une action européenne forte et unie. Après les dernières provocations iraniennes et en l’absence de toute réponse aux offres de dialogue présentées par Catherine Ashton, l’Union européenne a adopté des sanctions sans précédent, avec l’embargo pétrolier et le gel de la banque centrale d’Iran. Nous n’accepterons pas un Iran doté de l’arme nucléaire. Pour reprendre, le dialogue devra porter sans préconditions sur le programme nucléaire. Le choix appartient à l’Iran, mais il doit bien mesurer que rester dans cette impasse, ce serait courir le risque de voir d’autres acteurs recourir à l’option militaire.

Sur le processus de paix au Proche-Orient, j’ai la conviction que malgré les positions souvent différentes de ses États membres, l’Union européenne peut jouer un plus grand rôle. À la fois pour accompagner le redémarrage des négociations dont tous les paramètres sont connus, dans un contexte où l’action des États-Unis et du Quartet seuls ne suffit plus et où il faut un changement de méthode ; mais aussi pour apporter des garanties concrètes, politiques, financières et de sécurité, en appui à un accord basé sur la solution des deux États-nations pour deux peuples.

Enfin, la France encourage la Haute Représentante et le Service européen d’action extérieure à avancer dans la structuration du dialogue entre l’Union européenne et ses grands partenaires stratégiques. Nous souhaitons notamment que le principe de réciprocité soit placé au cœur de ces relations. Notre objectif, c’est de nous assurer que l’Union européenne ait désormais le souci d’une concurrence loyale avec les grands émergents et qu’elle cesse de considérer naïvement que l’ouverture unilatérale ou asymétrique du marché européen serait bénéfique en soi. Cela a pu aider ponctuellement des pays en sortie de crise. Mais ce serait une profonde erreur avec de grands émergents très concurrentiels comme la Chine, l’Inde ou le Brésil. C’est la raison pour laquelle nous attendons vivement la présentation prochaine par la Commission d’un instrument de réciprocité en matière d’accès aux marchés publics.

Mesdames, Messieurs,

Si j’ai tenu à venir aujourd’hui devant vous, ici, au Parlement européen, c’est parce que je sais combien il est important de partager avec vous une vision d’avenir pour l’Europe, un projet incarnant l’identité et la citoyenneté européennes. C’est d’autant plus essentiel que le Traité de Lisbonne a conforté le rôle de votre institution en lui donnant des compétences élargies. C’est pour vous une grande responsabilité. Et c’est précisément dans cet esprit de responsabilité que nous devons travailler ensemble, dans le respect des prérogatives de chacune des institutions européennes.

L’Europe est aujourd’hui à un tournant. Mais je suis convaincu qu’elle a su se doter de moyens efficaces pour retrouver la stabilité et la croissance.

Pour autant, la France ne veut pas d’une Union européenne qui se replie sur la gestion de la crise. Si l’Europe a enfin découvert qu’elle n’était plus le centre du monde, elle ne doit pas oublier qu’elle demeure la première puissance économique mondiale : dans le monde de demain, elle aura un rôle majeur à jouer, comme pôle de démocratie, de prospérité et de stabilité.

Cette grande ambition européenne, je suis convaincu que nous la partageons. Et je suis convaincu que nous partageons la même volonté de continuer à l’affirmer au-delà de nos frontières.

Je vous remercie./.

Dernière modification : 12/04/2016

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